C Staffelbach Vereina Tag 1 _1002414
Reportages sur la randonnée

Symphonie sans bémol

Petits lacs bleu acier, vastes pâturages, sombres pics rocheux. Au-dessus du tunnel de la Vereina (GR), c’est le retour aux sources. Durant deux jours, notre rédacteur a pu y marier des phénomènes naturels à la musique classique.
29.05.2026 • Texte et photos: Heinz Staffelbach
La musique souligne le paysage grandiose. Un petit lac, le Pischasee, et, à l’arrière, la Weissfluh au-dessus de Davos.

«Quel bonheur de pouvoir me promener dans la forêt, en plein air, parmi les arbres, les herbes et les rochers», écrivait Ludwig van Beethoven en 1810 dans une lettre. Si l’on apprécie la randonnée, en partant tôt le matin dans la fraîcheur de la vallée pour une longue marche vers les montagnes ensoleillées, on connait ce sentiment de joie intérieure, cette envie débordante et cette énergie irrépressible.

Au début du parcours, à Laret, près de Davos, la pièce «Au matin» d’Edward Grieg (1843–1907) accompagne à merveille cette ambiance intérieure. Le compositeur norvégien le plus célèbre en a fait un élément des suites de «Peer Gynt», dans lesquelles il met en musique une pièce de théâtre du même nom écrite par son compatriote Henrik Ibsen. Grieg était un compositeur du romantisme tardif. Il devait traduire musicalement les scènes de la pièce d’Ibsen, créer une atmosphère et éveiller chez les auditrices et auditeurs les émotions appropriées.

Il y parvient de manière très évocatrice dans le morceau «Au matin». Grâce aux flûtes et aux hautbois qui font leur entrée ainsi qu’aux mélodies simples et claires, il crée une légèreté et une ampleur lumineuse qui conviennent bien à un jour naissant plein de promesses. La pièce évolue ensuite doucement, sans grand passage dramatique, vers une sonorité orchestrale complète, avec des mélodies entraînantes, aux accents de chants populaires, et des harmonies claires.

Du ruisseau idyllique …

Au bout d’une petite heure, le chemin quitte la forêt et passe près d’un pont. Tout au long du parcours, le Mönchalpbach se montre tantôt tumultueux, tantôt agréablement murmurant. Franz Liszt (1811–1886) a magistralement transposé ce thème dans sa pièce «Les jeux d’eaux à la Villa d’Este». Liszt était un véritable enfant prodige du piano. A l’âge de 7 ans, il apprit tout seul à écrire la musique et, à 9 ans, il donna son premier concert devant la haute noblesse réunie dans l’actuelle Bratislava.

Tout comme le «Peer Gynt de Grieg», ce morceau fait partie du romantisme tardif mais est aussi un précurseur du langage musical impressionniste. Liszt souhaitait rendre musicalement les mouvements et les jeux variés de l’eau, et, pour y parvenir, sut recourir avec virtuosité à divers procédés stylistiques, tels que des enchaînements harmoniques fluides ou des sons clairs et aériens qui scintillent comme la lumière à la surface de l’eau.

C Staffelbach Vereina Tag 1 _1002386

L’eau du Mönchalpbach se précipite le long de la Pischawand avant de couler plus calmement en direction de Davos Laret.

… au paysage sauvage …

A chaque heure d’ascension vers le Pischahorn, le terrain se fait plus escarpé et aride et la vue s’étend à l’infini. Le paysage évoque le Grand Nord, l’Ecosse ou la Scandinavie. En 1829, Felix Mendelssohn Bartholdy (1809–1847), alors âgé de 20 ans, voyagea à travers l’Ecosse avec son professeur Carl Friedrich Zelter. Sur l’île de Staffa, ils visitèrent l’imposante grotte de Fingal, nichée dans les falaises de l’Atlantique.

C Staffelbach Vereina Tag 1 _1002427

Le Vorderes Plattenhorn et le Piz Linard s’élèvent, austères et escarpés, vers le ciel.

Cette expérience marquante inspira Mendelssohn pour la composition de l’ouverture «Les Hébrides». Dans l’esprit du romantisme, il recourut à tous les moyens stylistiques pour faire ressentir les vagues, le ressac et l’écho dans la grotte.

Mendelssohn se rendit aussi quatre fois en Suisse, où il aimait gravir les montagnes. Sur place, le chant des jeunes filles ne plut pas beaucoup au musicien et à sa sœur Fanny: «Elles sifflent comme des souris et chantent des quintes qui vous déchirent le cœur», écrivit-elle.

… et au sommet rocheux

Après quelque cinq heures d’ascension et 1600 mètres de dénivelé, on atteint le sommet du Pischahorn, à 2980 mètres. On ressent sans doute une bonne dose de fatigue, mais aussi de la joie à l’idée d’avoir accompli cet exploit et de profiter du superbe panorama. L’une des compositions d’Arcangelo Corelli (1653–1713) illustre parfaitement ce sentiment: le «Concerto Grosso opus 6 n° 8», écrit à l’époque baroque, soit environ 150 ans avant les trois morceaux cités plus haut.

C Staffelbach Vereina Tag 1 _1002473-Pano

En écho à ces deux émotions que sont la fatigue et la joie, dans le concerto, des mouvements et des passages lents, plutôt doux et solennels, alternent avec des parties festives et plus bruyantes. Corelli était très exigeant envers lui-même et n’autorisait l’exécution d’un morceau que s’il le jugeait absolument parfait.

Cover_d
LA RANDONNÉE 3/2026

Dernier numéro

De la douceur en fin de journée

Après une longue descente, la nuit tombe peu à peu sur les montagnes et les hautes vallées qui entourent l’auberge Vereina. Quelques hôtes sont encore sur la terrasse. Le silence règne et la lune se lève lentement au-dessus des silhouettes sombres des montagnes. «Clair de Lune» est une pièce pour piano de Claude Debussy (1862–1918).

C Staffelbach Vereina Tag 2 _1002515

Le clair de lune a disparu et le jour se lève doucement à l’auberge de montagne Vereina.

Ce voyage musical fait ainsi un bond de 200 ans en avant: Debussy fut l’un des principaux compositeurs de l’impressionnisme, à la croisée du romantisme tardif et de la modernité. Dans ses morceaux, il cherche à dépeindre musicalement l’atmosphère d’un lieu et les états d’âme qui s’y rapportent. Dans son «Clair de Lune», les mélodies douces et la dynamique feutrée suggèrent des instants empreints de rêve et de douceur, tout comme la lumière de la lune illumine tout en délicatesse prairies et pâturages.

Une symphonie pour la journée

Le deuxième jour, on monte au col de la Vereina avant de descendre vers la Basse-Engadine. Le parcours traverse une nature préservée avec de vastes vallées et un paysage de cols arides. Ludwig van Beethoven (1770–1827) s’y serait certainement senti à l’aise. Car malgré ses grands succès, il connut des souffrances – la solitude, des douleurs intestinales et une perte d’audition – et aimait se ressourcer à l’extérieur. Sa 6e Symphonie, la «Pastorale», est une ode à la force de la nature. Certains des cinq mouvements s’accordent à merveille à la randonnée du deuxième jour: le premier («Eveil d’impressions joyeuses en arrivant à la campagne») correspond à la joie du départ, le deuxième («Scène au bord du ruisseau») au tronçon le long du Süser Bach, et le dernier évoque des «sentiments de joie et de reconnaissance», parfaits pour la fin de la randonnée.

Le grand final

Après quelque 1200 mètres de descente, voici Lavin. Les jambes sont un peu lourdes, mais la fierté de ce que l’on a accompli est là, et surtout, la joie d’avoir passé deux belles journées est bien présente. Ce moment doit s’accompagner d’une œuvre pleine d’énergie, à la fois légère et enjouée: la 1re Symphonie de Sergueï Sergueïevitch Prokofiev (1891–1953).

On peut aussi qualifier le jeune Serge d’enfant prodige. Il écrivit en effet ses premières compositions à l’âge de 5 ans, et à 13 ans, il entra au Conservatoire de Saint-Pétersbourg où il resta dix ans. Sa 1re Symphonie, composée en 1916, est typique de cette période créative: rythmes originaux, dissonances vives et force vitale. Bien que cette œuvre relève du modernisme, elle fait souvent appel à des éléments classiques. On peut dire qu’elle est ancrée dans la tradition, mais développée sous une forme ludique.

Enfin, le rappel

Pas de concert réussi sans rappel. Ce sera ici la «Symphonie alpestre» du compositeur allemand Richard Strauss (1864–1949). Dans cette œuvre de près d’une heure, la symphonie dépeint une randonnée en montagne, s’étendant entre l’aube et la fin de la journée, passant par des glaciers et décrivant une tempête.

C’est l’œuvre parfaite pour s’enfoncer dans son fauteuil un dimanche pluvieux et entreprendre en pensée une randonnée musicale à la montagne, tout en ravivant des souvenirs du Pischahorn ou du col de la Vereina.

Deux jours entre le Pischahorn et la Basse-Engadine
Davos Laret — Lavin • GR

Deux jours entre le Pischahorn et la Basse-Engadine

Le Pischahorn s’élève plus de 1300 mètres au-dessus du tunnel de la Vereina, à mi-chemin environ entre le Weissfluhjoch et le Piz Buin. Il ne franchit juste pas la barre des 3000 mètres, mais sa position dégagée offre une vue superbe sur les sommets autour de Davos et la Basse-Engadine. Par temps clair, on voit même l’Ortles (3905 m) et le Piz Bernina (4048 m) au sud-est et au sud. L’ascension depuis Davos Laret par le Mönchalptal, sur environ 1600 mètres de dénivelé, est exigeante. Mieux vaut partir tôt. La montée est constante mais presque toujours en pente douce. Le lac Pischasee, en forme de cœur et aux eaux turquoise, est à quelques centaines de mètres à droite du chemin, à 2500 mètres d’altitude environ. La montée est entièrement balisée en blanc-rouge-blanc. Sur la crête sommitale, un court tronçon passe sur un sentier taillé dans une paroi rocheuse escarpée, mais il est parfaitement sécurisé par une corde. Depuis le glacier du Hafentälli, sur les versants nord du Pischahorn, il n’y a hélas plus rien à voir. La descente vers Säss et Vereina passe sans difficulté par des éboulis puis par des dalles rocheuses et des alpages. Bâtie sur un petit éperon à la jonction des vallées de la Vereina, de Vernela et de Süs, l’auberge de montagne Vereina jouit d’une superbe situation. Le deuxième jour, il ne reste qu’une ascension de 650 mètres vers le col de la Vereina. Le paysage rocheux et aride du col est très impressionnant. L’imposante pyramide du Piz Linard, le plus haut sommet de la Basse-Engadine qui culmine à 3410 mètres, se reflète dans deux lacs aux eaux cristallines. La descente par le Val Sagliains traverse, dans sa partie supérieure, des alpages parsemés de rochers; plus bas, le chemin est assez cahoteux et accidenté et empêche de progresser aisément. Au-delà de la gare de chargement de Saglians (non accessible aux randonneuses et randonneurs), on rejoint enfin la gare de Lavin.

vers la proposition de randonnée

Vous pourriez aussi aimer

  • DSCF2904

    Quand la montagne se fait pont

    Le tunnel est une ruse humaine visant à faire disparaître l’obstacle qu’est la montagne. Mais une fois à l’intérieur vient l’envie d’explorer les montagnes qui le surplombent. Une expérience personnelle au Gothard, inspirée par Carl Spitteler.
  • IMG_8332

    Rencontré à Samnaun-Compatsch (GR)

    Arno Jäger, passionné de maquettes de maisons
  • C Staffelbach Schlangen _1002117

    Une diva en robe à écailles

    Venimeuse, mais surtout craintive: en général, la vipère péliade disparaît bien avant de pouvoir être repérée. Est-il utile de se déplacer avec un expert des serpents? Réponse sous forme d’excursion dans le canton de Glaris.

    Heinz Staffelbach

    Infos sur l'auteur

    Mots-clés

    Sud-Est de la Suisse Magazine LA RANDONNÉE

    En cliquant sur un mot-clé, vous pouvez l'ajouter à votre compte d'utilisateur et obtenir des contenus adaptés à vos centres d'intérêt. Les mots-clés ne peuvent être enregistrés que dans un compte d'utilisateur.

    L'article a été ajouté au panier